Discours Chef d’état major des armées à l’IHEDN

Le général Pierre de Villiers , chef d’état Major des Armées ,est intervenu devant les sessions nationales de l’institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN), à l’école militaire en février 2016 , pour présenter sa vision des enjeux stratégiques.

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Discours du général d’armée Pierre de Villiers
IHEDN
Ecole militaire, février 2016

Mon général, mon cher Bernard,
Mesdames, messieurs,
Je suis particulièrement heureux de pouvoir m’adresser à vous
aujourd’hui. Je garde en effet un excellent souvenir de mon année à
l’IHEDN, au sein de la 56ème promotion, la meilleure bien sûr !
Durant cette année 2004, j’ai noué des relations d’amitié que je conserve
encore aujourd’hui : 12 ans après, au sein de ma promotion, nous nous
revoyons régulièrement, et toujours avec plaisir.
Votre directeur, le général de Courrèges, connaît bien mon attachement à
l’IHEDN. L’année que vous vivez est à mes yeux une opportunité unique ;
elle offre un décloisonnement et un brassage entre les mondes militaires et
civils, qui souvent se connaissent mal. Mieux se connaître, c’est mieux se
comprendre, et je suis persuadé que le contexte sécuritaire actuel renforce
l’intérêt de cette connaissance mutuelle. Le lien qui unit les armées à la
nation doit être affermi. Il est le tuteur de la résilience de notre
communauté nationale.
Vous avez déjà eu un grand nombre de conférences et de présentations ;
vous vous êtes également rendus sur le terrain. Pour ma part, en tant que
chef d’état-major des armées, je voudrais vous dire quelles sont mes
préoccupations et quels sont les défis que les armées françaises auront à
relever, dans les mois et dans les années qui viennent.
Pour cela, je procéderai en trois temps : je vous parlerai d’abord du
contexte sécuritaire et de nos opérations actuelles. Je vous ferai ensuite un
rapide état des lieux de la transformation des armées. Enfin, dans une
troisième et dernière partie, je terminerai par quelques réflexions sur les
évolutions passées et à venir, de nos armées.

***

Pour commencer donc : le contexte sécuritaire.
L’actualité s’en fait l’écho jour après jour : la sécurité se dégrade. Cette
dégradation s’est même accélérée ces derniers mois et l’état du monde est
totalement différent de ce qu’il était il y a encore deux ans, au moment de
ma prise de fonction.
L’éruption d’un terrorisme endogène est sans doute le marqueur le plus
important et déstructurant d’un nouveau monde, avec lequel il va falloir
vivre.
L’année 2015 peut être qualifiée d’année de rupture, tant sur le
territoire national qu’à l’extérieur de nos frontières :
Sur le territoire national, des actes de guerre ont été perpétrés.
Nous avons un adversaire désigné. En choisissant de frapper la France à
l’intérieur de ses frontières, Daech est en effet formellement devenu notre
ennemi, comme l’a publiquement déclaré le Président de la République.
Ensuite, les menaces ne restent plus cantonnées aux seules zones grises
qui les ont vues naître. Nous entrons dans une guerre « mondialisée » qui
nécessite une cohérence stratégique entre nos actions sur notre sol, le
territoire européen et les théâtres extérieurs. Je suis marqué par le fait que
ce que nous observions depuis plusieurs années en opérations extérieures
est désormais chez nous : l’idéologie, les modes d’action, les armes
utilisées, le jusqu’au boutisme sont souvent identiques. Ce cruel
parallélisme – y compris dans l’escalade de la violence – révèle le
caractère transnational des menaces. Au bilan, il montre les liens étroits
qui existent désormais entre défense de l’avant et protection du territoire
national ; entre les OPEX, la protection des approches maritimes et
aériennes et celle du territoire, avec l’opération Sentinelle.
Ceci marque la fin, au moins temporaire, de l’ordre dit
« westphalien », c’est-à-dire de la sécurité des sociétés à l’intérieur des
frontières étatiques. Les tueries du 7 janvier et du 13 novembre, appellent,
hélas probablement, d’autres attentats dans l’esprit de ceux qui les ont
inspirés ou commandités. Les nébuleuses de l’islamisme radical, du
terrorisme et de la criminalité jouent sur les leviers qu’offre la
mondialisation pour s’exporter, se renforcer mutuellement et, finalement,
menacer la France et les Français. La superposition, de la menace
terroriste et des risques induits par les flux migratoires, alimente la
détérioration de la situation sécuritaire, et entretient un terreau favorable à
une menace durable, partagée par tous les pays européens.
A l’extérieur de nos frontières : les situations d’instabilité se sont
également accrues, avec deux principales lignes de force :

Première ligne de force : le terrorisme s’impose comme menace,
comme forme majeure de la violence, avec la multiplication des
foyers djihadistes.
Aujourd’hui, la contamination géographique du terrorisme s’étend
au-delà de cet arc de crise. Quatre continents sur cinq ont déjà été
touchés. Daech a poursuivi l’occupation du territoire qu’il contrôle
au Levant et a reçu l’allégeance d’autres groupes radicaux, étendant
ainsi son influence, notamment en direction de l’Afrique. L’emprise
de l’idéologie de l’islamisme radical s’étire des zones tribales du
Pakistan jusqu’au Golfe de Guinée, en passant par le Proche-Orient,
la corne de l’Afrique, le Sahel et la Libye ; elle prolifère partout où
les institutions étatiques sont faibles ou inexistantes, partout où la
pauvreté pousse la jeunesse à la désespérance. Je note aussi que les
divisions entre groupes radicaux alimentent l’explosion du fait
terroriste, par une étrange concurrence. La surenchère de
violence est érigée par les organisations terroristes comme le moyen
privilégié pour étendre leur influence et leur pouvoir. Même les
fractures internes, qui traversent la mouvance djihadiste, suivent
cette logique d’escalade de la violence. Les populations civiles en
sont malheureusement les premières victimes.

Deuxième ligne de force : parallèlement, nous assistons à
l’affirmation de puissances et d’ambitions nouvelles, de la part
d’États aux capacités militaires, mondiales ou régionales,
récemment développées ou acquises. Quelques exemples :
La Russie : le gel de la situation en Ukraine, son engagement
militaire en Syrie, la visibilité de sa marine, confirment une stratégie
assumée de puissance.
L’Iran : l’accord nucléaire de Vienne renforce le régime iranien, lui
permettant de revendiquer un statut de puissance régionale
fréquentable.
En Asie : les revendications chinoises en mer de Chine, et l’attitude
provocatrice de la Corée du Nord alimentent les tensions.
A l’extérieur de nos frontières, nous assistons donc à une progression de
deux types de menaces : les menaces du non droit, et celles qu’engendre
un durcissement des rapports de force entre États. Nous avons en quelque
sorte, une double extension de la conflictualité : vers le bas, avec le
terrorisme et les techno-guérillas et vers le haut du spectre des
démonstrations de puissance pouvant dériver vers des faits accomplis,
voire des conflits ouverts, avec des doctrines repensées, utilisant des
capacités renouvelées. Ce phénomène marque une redistribution des cartes
entre puissances et conduit à d’inquiétantes situations d’instabilité
géopolitiques. La tension entre la Turquie et la Russie est illustrative sur
ce plan.
Au total, nous devons faire face à une intensité et une simultanéité des
crises qui exigent un engagement important de nos armées, à l’intérieur
comme à l’extérieur de nos frontières. Face à la multiplicité des lignes de
front, le taux d’engagement de nos armées atteint, en ce moment, un
niveau inédit. Si l’on compte en effet tous les militaires, quel que soit leur
armée, direction ou service d’appartenance, ils sont actuellement près de
41 000 à être en posture opérationnelle.
Loin de chez eux, ces militaires mettent en œuvre la réponse stratégique de
notre pays, celle qui est décidée par le Président de la République, chef des
armées. Cette réponse s’étend dans l’espace et dans le temps.
D’abord dans l’espace, pour épouser cette continuité stratégique entre les
théâtres d’opérations extérieures, les abords de notre territoire et le sol
national.
– En ultime recours, c’est la dissuasion nucléaire, dans ses deux
composantes – maritime et aérienne – qui sanctuarise nos intérêts
vitaux.
– Au plus loin, ce sont les opérations extérieures. En y combattant les
groupes terroristes, en y recueillant des renseignements sur les
intentions hostiles des ennemis de notre société, nos forces armées
contribuent directement à la défense de la France et des Français :
c’est la défense de l’avant.
Nous sommes d’abord présents au Sahel, où nous agissons en
« pilote » au sein de l’opération Barkhane. Ce que nous faisons là bas
est un modèle et une matrice pour beaucoup de nos opérations
futures, avec une force modulable, dont les actions conjuguent
toujours plus de mobilité, de souplesse et de surprise. Même si nous
ne réglerons pas seuls la situation, et que cela prendra du temps,
même si nous devons toujours nous adapter, nous remportons au
Sahel d’indéniables succès, aux côtés de nos frères d’armes africains
alliés et amis. Nous sommes en particulier engagés avec nos
camarades des armées du G5 Sahel, avec lesquels nous combattons
les groupes armés terroristes. Je rappelle pour les « cancres » que le
G5 Sahel est constitué de la Mauritanie, du Mali, du Niger, du
Burkina Faso et du Tchad. En partenariat et en appui de la
MINUSMA, notre approche est transfrontalière, afin de contrer nos
ennemis qui utilisaient la porosité des frontières pour commettre
leurs actions terroristes. De l’ordre de 200 terroristes ont été
neutralisés dans la BSS en 2015.
Au Levant, nos armées agissent cette fois-ci comme équipiers au
sein de la coalition. En détruisant leurs postes de commandement et
d’entraînement, en appuyant de nos bombes les forces armées
irakiennes qui agissent au sol, nos armées participent à contenir la
menace et permettent de réduire l’emprise territoriale de Daech.
Notre stratégie vise le cloisonnement de Daech. L’efficacité de nos
frappes permet de contenir et d’affaiblir Daech, suffisamment pour
que les troupes locales au sol soient en mesure de prendre
l’ascendant.
– En périphérie de notre territoire, c’est la protection des approches de
notre pays, avec la posture permanente de sûreté et ses composantes
aérienne et maritime. Là encore, les armées sont aux avant-postes
de la sécurité des Français.
– Au plus près, enfin, sur le territoire national, les armées agissent en
appui et en complément des forces de sécurité intérieures. L’emploi
des armées à l’intérieur de nos frontières n’est pas nouveau, mais la
mission Sentinelle est d’une nature différente de Vigipirate. C’est un
contexte nouveau, un autre ennemi. Face à des groupes terroristes
qui utilisent des modes d’action guerriers, militarisés, Sentinelle
nécessite une autre doctrine que celle qui prévalait pour Vigipirate,
un autre dispositif et des modes d’action adaptés. Nous devons en
particulier rechercher plus de mobilité et plus de surprise face à un
ennemi qui cherchera toujours le contournement.
Pour être clair : les forces armées n’ont pas vocation à agir « à la place »,
mais bien en complémentarité des forces de sécurité intérieure, sous la
responsabilité, bien sûr, du ministère de l’intérieur. Nos moyens sont
comptés, ils doivent être valorisés de la meilleure façon possible. Au vu du
besoin de protection de nos concitoyens – qui s’inscrit dans le temps
long – nous ne pouvons pas nous permettre ni de sous-employer, ni de
surconsommer nos soldats. Notre déploiement actuel proche de 10 000
hommes – c’est considérable – doit être exploité au mieux. Ne pas le faire,
c’est nous affaiblir face à un adversaire qui cherche justement à réduire
nos capacités de réaction, et à nous rendre prévisibles dans des dispositifs
statiques et visibles. Il faut reprendre l’initiative tactique, dissuader les
adversaires et rassurer les Français. Voilà le discours que je tiens devant
nos autorités politiques et je suis en phase parfaite avec notre ministre de
la défense, Jean-Yves Le Drian, et pas simplement parce qu’il est mon
ministre !
Notre réponse stratégique doit être échelonnée dans l’espace, avec cette
défense dans la profondeur que je viens de vous décrire, mais, pour être
efficace, elle doit également être échelonnée dans le temps, ce qui passe
par une solide capacité d’anticipation.
L’immédiateté et la permanence de l’information continuent de mettre
sous pression ceux dont la mission est de défendre et de protéger. Ce
phénomène sert la violence, par essence opportuniste et réactive. Il lui
offre une occasion inespérée de donner un écho démesuré à ses effets. A
contrario, la force a besoin de temps pour être efficace. La résolution des
crises exige d’inscrire son action dans la durée, tout en préservant sa
liberté d’action. Éviter à tout prix d’être fixé par l’adversaire, ou pire,
d’être figé. Rester en éveil, en alerte. La patience stratégique se combine
avec la mobilité tactique.

Pour mettre en œuvre cette défense, à la fois dans l’espace et dans le
temps, nos armées possèdent trois atouts principaux que je voudrais vous
rappeler :
le premier est le caractère complet de notre modèle d’armée,
c’est-à-dire un modèle qui possède la gamme la plus grande possible
de capacités ; elle nous rend capable d’adapter la posture à la
menace, au plus près comme au plus loin.
deuxième atout : notre capacité autonome d’appréciation, avec
nos capteurs de renseignement, nos satellites, nos capacités de cyber
défense.
troisième atout : l’aptitude à « entrer en premier », c’est-à-dire à
planifier et à conduire une opération nationale, en prévoyant, dès la
conception, l’intégration rapide de capacités fournies par d’autres
nations.
Je tenais à vous rappeler ces trois capacités, car les posséder nous fait
appartenir au club très restreint des pays qui peuvent effectivement
intervenir militairement. Nous ne sommes pas si nombreux !
Ce modèle global nous permet d’être au rendez-vous de notre stratégie
militaire générale, avec ses trois principes qui la structurent : « vouloir »,
« pouvoir », « agir ».
Voilà les quelques réflexions que je voulais partager avec vous sur le
contexte sécuritaire et sur la réponse apportée. Cette réponse, ce sont les
opérations ; elles sont la raison d’être de nos armées.
Opérations extérieures, missions intérieures, surveillance et contrôle de
l’espace aérien et des approches maritimes, renseignement, cyberdéfense :
ce sont toutes ces actions que nous devons combiner pour agir contre nos
ennemis. Continuons à expliquer que lorsque la force avance, la violence
recule ; nos actions à l’extérieur participent directement à la protection de
la France et des Français et nous sommes admirés par nos alliés et
crains par nos ennemis.
La sécurité de demain se prépare aujourd’hui par les choix que nous avons
à faire, ce qui me conduit naturellement à ma deuxième partie, pour vous
parler de la transformation des armées.

***

Se transformer est indispensable pour s’adapter à un environnement qui
change. Cadre géopolitique, évolution technologique, aléas économiques,
variations démographiques et sociologiques… la scène n’est jamais
immobile. Comme au combat, où l’on s’adapte à la nature et au
comportement de l’ennemi, nous devons en continu ajuster notre
organisation à la réalité du monde, dans lequel nous devons agir et
interagir. Quelques mots donc, rapides, sur cette transformation.

Face à l’ampleur des défis, opérationnels, organisationnels, budgétaires,
deux attitudes sont possibles pour affronter l’avenir et ses incertitudes :

la première consiste à faire la liste des difficultés ; à les énumérer et à
les superposer en strates successives. Soyons clairs, cette attitude est
vite désespérante. La désespérance n’a jamais constitué un projet
fédérateur et ce n’est pas notre état d’esprit. Quand je dis « notre »,
je pense à celui de l’équipe de commandement des armées que je
constitue avec les chefs d’état-major d’armées, car c’est bien une
équipe que je commande, avec autour de moi l’amiral Rogel, le
général Lanata et le général Bosser, avec bien sûr, le général Maire,
mon fidèle adjoint.
La deuxième attitude – et c’est la nôtre – consiste d’une part à être
unis pour gagner. D’autre part à ne pas nier le réel et à s’organiser en
conséquence pour affronter l’avenir.
C’est ce que nous avons fait en construisant notre projet de transformation
des armées. C’est un projet commun, que nous avons nommé « cap
2020 ». A travers lui, la transformation est aujourd’hui pour les
armées plus qu’un état de fait, elle est un état d’esprit ! Elle répond à
une vraie vision pour ce modèle complet d’armée, dont je viens de vous
parler.

Tout au long de cette manœuvre, alors que les lignes bougent, et tout en
continuant à remporter des victoires opérationnelles, nous devons
conserver la cohérence de nos armées. Pour cela, nous nous sommes
organisés :
– un plan stratégique a été construit. Il s’appuie sur une cartographie
des risques et sur une analyse fonctionnelle ;
– le projet, CAP 2020, transpose le plan stratégique en actions à
conduire. Nos trois armées et nos six directions et services ont, à leur
tour, construit et rédigé leur projet pour leurs propres entités. Chacun
d’eux s’inscrit dans le plan d’ensemble de CAP 2020, qui est un
projet global, parfaitement cohérent avec la Loi de programmation
militaire actualisée en 2015 ;
– trente et un chantiers transverses ont été lancés : ils portent par
exemple sur les États-majors, la formation, le modèle RH,
l’organisation logistique,…
J’insiste sur la grande cohérence qui existe entre les conclusions du Livre
Blanc, la loi de programmation militaire, le plan stratégique des armées, le
projet CAP 2020 et les projets des armées, directions et services. Ils
s’inscrivent tous dans le même horizon temporel. C’est un ensemble où
chaque pièce repose sur les autres ; si une seule bouge, l’ensemble tout
entier est remis en question. C’est pour cela que nous surveillons avec la
plus grande attention la totalité des risques associés.
L’histoire nous enseigne que l’on perd la guerre souvent à cause d’un
grain de sable, à cause du maillon faible ! Au combat, le soldat doit
avoir été au préalable correctement formé ; il doit disposer de munitions
en nombre suffisant ; il doit avoir les bons équipements : c’est-à-dire ceux
qui donnent l’ascendant sur l’ennemi ; les soutiens santé et logistique
doivent être en place ; les transmissions doivent être opérationnelles, etc,
etc.
La transformation, ce n’est ni plus ni moins qu’une triple mobilisation :
– mobilisation des esprits d’abord, pour comprendre les enjeux d’un
environnement qui change.
– mobilisation des énergies ensuite, dans un esprit de solidarité et de
cohésion entre les armées, directions et services. C’est la primauté de
l’intérêt commun sur l’intérêt particulier. La réussite de la
transformation est un enjeu collectif. On ne trouve pas son bonheur
en dépeçant son voisin !
– mobilisation des ressources enfin, dans le sens où – étant de plus en
plus comptées – nous devons les exploiter au mieux. Cela signifie de
les mettre en œuvre avec le souci constant du maintien de la
cohérence d’ensemble de notre outil de défense. Les ressources
doivent être orientées vers la finalité opérationnelle de nos armées.
Dans cet esprit, notre transformation vise en priorité à ajuster nos
capacités militaires sur la courbe des opérations, en faisant effort sur
les facteurs de supériorité. Je vous en cite trois :
– 1er facteur : l’agilité qui implique réactivité et faculté d’adaptation ;
conditions indispensables à la conservation de l’initiative. Il en va de
notre capacité à répondre à une surprise stratégique et à porter la
surprise chez l’ennemi. Cette exigence passe par la polyvalence et la
réversibilité de nos forces.
– 2ème facteur de succès : la combinaison de la supériorité
technologique et du savoir-faire opérationnel avec l’acquisition,
l’analyse et l’exploitation du renseignement, avec des capacités de
frappe dans la profondeur, avec de la mobilité. Sur le terrain des
opérations, pour prendre l’ascendant sur l’ennemi au Sahel, nos
actions reposent sur la surprise que l’on impose à nos adversaires et
non celle que l’on subit. Nos armées mettent en œuvre la boucle
formée par le triptyque : renseignement, capacité de suivi, capacité
de frappe ; cela en continu, 24 heures sur 24, dans le cadre d’un
ciblage large spectre. Ces opérations impliquent des raids
aéroterrestres à longue distance pour frapper les centres de gravités
de l’ennemi : principalement ses flux logistiques et ses capacités de
commandement. Mais vient à manquer un hélicoptère et tout tombe à
l’eau ! C’est l’illustration du grain de sable, dont je vous parlais !
– 3ème facteur de supériorité opérationnelle : la maîtrise de
l’information, avec le contrôle du champ des perceptions et le
développement des capacités cybernétiques. L’enjeu est triple :
o premièrement : conserver notre capacité d’appréciation des
situations ;
o deuxième enjeu : préserver la disponibilité et l’intégrité de nos
systèmes et réseaux de fonctionnement ;
o et enfin, troisièmement : être capable de contrer la propagande
ennemi et, dans le même temps, d’agir sur la volonté de
l’adversaire.
Nous devons être conscient que la force de Daech ne réside pas
uniquement dans le nombre de ses recrues et dans ses capacités de
financement tirées du pétrole, des trafics et des razzias ; elle tient surtout à
l’attraction, voire à la fascination qu’elle exerce. Cette propagande, cette
idéologie véhiculée par une théâtralisation de l’horreur, répand la
violence en lui donnant une résonance sans précédent. Elle crée un appel
d’air tristement efficace de candidats djihadistes. On estime à environ 500
candidats au djihad, toutes origines confondues, qui rejoignent la Syrie
chaque mois. Depuis la proclamation du califat, de l’ordre de 37 000
combattants étrangers auraient ainsi rejoint Daech ; environ 27 000
seraient toujours en Irak ou en Syrie.
Vous le comprenez, la transformation vise l’efficacité opérationnelle de
nos armées dont les défis d’aujourd’hui portent en germe les enjeux de
demain. Dans ce cadre, mes deux priorités pour 2016 sont relatives à cette
dimension humaine de nos armées, directions et services, avec la
protection de nos personnels et la rénovation de notre modèle RH.
– la protection de nos personnels est pour moi un sujet de
préoccupation. Nous avons dans nos armées un concentré de qualités
humaines fait d’abnégation, de courage et de sens du service. Je suis,
chaque jour, émerveillé de constater la richesse humaine des femmes
et des hommes qui servent sous les plis du drapeau. Tous les moyens
doivent être mis en œuvre pour préserver cette richesse. Car c’est
bien à partir de ce trésor que se forgent les forces morales qui
permettent de surmonter toutes les difficultés. Nos ennemis l’ont
bien compris. Ils font de notre personnel et de nos emprises des
cibles privilégiées. Il est de notre devoir de consolider la sécurisation
des emprises et du personnel de la défense. Nous nous y emploierons
tout au long de cette année.
– 2ème effort pour 2016 : la rénovation de notre modèle RH. C’est un
chantier majeur. L’agilité de notre modèle d’armée, que j’évoquais
précédemment, dépend directement de sa réussite. Il s’agit de
construire l’armée de nos besoins, totalement orientée vers sa finalité
opérationnelle. Pour cela, il nous faut un modèle plus dynamique
dans ses flux, mieux pyramidé, plus souple et plus attractif.
A cet effet, je souhaite rétablir une plus grande cohérence entre le
grade, la rémunération et les responsabilités. Il me paraît, par
ailleurs, indispensable de donner au militaire toute l’information
nécessaire qui lui permette de se situer et de connaître les
perspectives qui s’offrent à lui.
Il faut enfin, et plus que jamais, développer et faciliter la transition
professionnelle vers le monde civil. Chaque année, ce sont 20 000
militaires de toutes origines et aux compétences variées qui quittent
nos rangs. Ils ont beaucoup de choses à apporter aux entreprises de
notre pays. Ils sont riches de leur expérience professionnelle et
opérationnelle, forts des valeurs cultivées au sein de notre institution.
Pour ceux d’entre vous qui sont dans le monde de l’entreprise, je
vous invite à embaucher des militaires en reconversion ; vous ne
serez pas déçus ! Sur ce sujet, l’IHEDN, qui se situe au point de
rencontre du monde militaire et de la société civile, offre un cadre
propice à l’émergence d’idées novatrices qui constituent autant de
pistes à explorer.
Voilà ce que je voulais vous dire sur la transformation des armées. Sans
doute un peu trop longuement détaillé, mais le CEMA est certes l’homme
des opérations. Il est aussi celui qui conduit la transformation. Le sujet est
technique, la matière est complexe, le jargon est parfois techno, mais la
finalité est simple : construire l’armée dont la France a besoin ! Un CEMA
est un chef militaire : il commande et il manage.
Je voudrais maintenant aborder ma dernière partie.

***

Il m’a semblé intéressant de vous faire un court point de situation des
évolutions de nos armées pour répondre à la question : en quoi les armées
de 2016 sont-elles différentes de celles d’hier, de celle de l’époque de la
conscription, puisqu’il faut bien prendre un point de comparaison, c’est-à-dire
il y a 20 ans, en 1996.
Pour être synthétique, je me limiterai à une réponse forcément imparfaite
et me concentrerai sur quelques points particuliers qui me semblent
intéressants.
Je crois qu’il faut commencer par rappeler qu’il existe des fondamentaux,
des constantes qui ont traversé le temps. J’en note quatre principales :
1. Notre finalité n’a pas changé : protéger la France et les Français, où
qu’ils soient. Les armées sont, et restent, une institution régalienne,
qui, sous les ordres du Président de la République, possède le
monopole de l’emploi légitime de la force armée.
2. La force armée reste un facteur de puissance. Aujourd’hui encore
la France compte dans le monde et tient son rang dans le concert des
nations, en partie grâce à ses capacités d’actions militaires.
3. Nos valeurs sont pérennes. Ce sont :
o des valeurs à défendre : celles qui ont fait notre pays, la France
: la liberté, nos militaires combattent pour elle, tous les jours ;
l’égalité, ils la vivent sous l’uniforme ; la fraternité, ils
l’expérimentent au quotidien, elle est leur carburant.
o des valeurs à vivre : le sens du devoir, de la discipline et de
l’obéissance ; le désir de faire quelque chose au nom de
l’intérêt collectif, le goût de l’effort, le courage, la cohésion.
o des valeurs à transmettre : l’enthousiasme, le don de soi, le
respect des autres, la camaraderie, l’ouverture d’esprit, sont
autant de valeurs nécessaires à la construction et à la solidité
d’une société. Les militaires français les ont je crois, toujours
incarnées.
4. Notre modèle social, à nous militaires, demeure aussi basé sur des
principes durables : celui de la mixité et du brassage social. Nous
représentons la société d’aujourd’hui dans toute sa diversité. Par
ailleurs, sous l’uniforme, quelles que soient leurs origines sociales,
les jeunes qui viennent chez nous sont exposés aux mêmes dangers.
Aucun d’entre eux n’est à l’abri de la balle ennemie et aucun ne sait
à l’avance qui, du groupe, sauvera potentiellement la vie de l’autre.
La finalité opérationnelle du métier des armes permet ce brassage
social qui amène chacun à donner le meilleur de lui-même et à être
estimé et reconnu pour ce qu’il est vraiment. Nous pratiquons aussi
beaucoup la promotion interne. Nous croyons en effet qu’il existe
des talents en dehors des diplômes scolaires. On peut entrer simple
soldat et finir général, aujourd’hui encore.
Je crois que ces quatre éléments font le socle de notre popularité et notre
attractivité actuelle. Les valeurs que nous pratiquons au quotidien, dans
l’anonymat de nos missions, ont une résonance particulière dans le cœur
de la jeunesse française qui est de plus en plus en recherche de sens.
Après ces invariants, je souhaiterais développer trois évolutions
significatives :
– La première est l’évolution technologique. Je voudrais d’abord
aborder l’effet de cette évolution sur la notion de distance qui n’est
plus une donnée fixe.
o Désormais, les distances se dilatent : l’évolution des armes
permet d’avoir toujours une allonge supérieure, créant dans
bien des cas une plus grande distanciation du combat, comme
celle vécu par les opérateurs qui, à des milliers de kilomètres,
sont aux commandes de drones opérants au-dessus des théâtres
d’opérations.
o Mais, dans le même temps, les distances se contractent : un
évènement qui se produit à l’autre bout de la terre peut être
suivi en temps réel. L’information instantanée et en continue
modifie d’une certaine manière l’essence du combat en créant
« le caporal stratégique », dont l’action, dès lors qu’elle peut
avoir un écho médiatique mondiale, porte une part de la
réussite ou de l’échec de la mission.
Les « champs de bataille » ont eux aussi évolué avec l’apparition de
nouveaux domaines, comme le champ des perceptions et de
l’influence, l’espace et le cyberespace.
– La seconde évolution, c’est l’importance accrue du fait juridique.
C’est une tendance de fond qui nous touche tous, civils et militaires :
le droit est de plus en plus présent dans notre vie quotidienne. Les
opérations militaires ont suivi ce même phénomène de
judiciarisation. Aujourd’hui, l’évolution permanente des modes
d’action de nos adversaires, du contexte et du cadre de nos
interventions, met sans cesse au défi la bonne articulation entre
nécessités de l’action et impératifs juridiques.
– Enfin, troisième évolution, celle des trois « inter » : interarmées,
international et interministériel :
Au niveau national, c’est l’interarmées : plus aucune opération n’est
concevable sans une combinaison d’actions des trois armées.
Au niveau international, l’intégration se fait par l’OTAN, l’ONU,
l’UE, ou au sein de coalitions ad hoc, comme celle qui agit au
Levant. Nos armées n’agissent que très rarement seules, pour des
raisons d’efficacité, pour un nécessaire partage du fardeau
sécuritaire, et aussi pour une raison de légitimité.
Nous sommes également entrés dans l’ère de l’interministériel et de
l’inter-agences, au plan national, mais aussi international : pour agir
sur les racines de la violence, il faut en effet des actions coordonnées
dans le champ sécuritaire, bien sûr, mais aussi dans celui de la
justice, de la gouvernance, de l’éducation, du développement
économique. Gagner la guerre ne suffit pas à gagner la paix !
Ces évolutions prennent place dans un environnement lui-même en plein
bouleversement. Alors que la guerre semblait peu à peu s’effacer, elle a
pris en réalité un nouveau visage. Un visage à la fois plus proche et plus
déconcertant. Les distinctions guerre-paix, militaire-civil, théâtre de guerre
– sanctuaire national, ne permettent plus de décrypter aisément de ce qui
se joue sous nos yeux.
Face à cela, les Français expriment clairement deux besoins
fondamentaux : être protégés et comprendre.
Être protégés, c’est une évidence, mais ils veulent aussi comprendre,
car depuis 1996, date de la fin de la conscription, le fait militaire est
lointain, voire inconnu, pour la majorité des Français. Nous sommes
passés, en réalité, d’une génération qui croyait connaître le monde
militaire, à une génération qui désire le connaître. Il nous faut donc
expliquer clairement, et aussi souvent que nécessaire, qui nous sommes et
quelle est notre mission. Les armées sont à l’image de la Nation qui doit se
reconnaître et avoir confiance en elles ; elles qui n’ont d’autre finalité que
de la protéger et de la défendre.
Et ceci me fait naturellement le lien avec votre session aujourd’hui de
l’IHEDN. Si vous avez choisi de consacrer de votre temps que je sais
contraint à découvrir « de l’intérieur » la défense, c’est que vous faites
partie de ceux qui veulent comprendre. Mais, je suis persuadé que votre
engagement est en réalité plus que cela.
Par les fonctions que vous occupez, ou que vous occuperez à terme,
vous pouvez également apporter votre contribution à l’esprit de
défense de notre pays. C’est une démarche active, volontaire. C’est une
démarche dont notre pays a besoin pour affronter les dangers qui sont
encore devant nous.
Le rayonnement est une mission essentielle de la vocation de l’IHEDN.
Le rayonnement en matière de défense repose désormais aussi sur vous.
Là où vous serez, je compte sur vous pour témoigner de la qualité, du
professionnalisme, des forces morales de nos soldats, marins et aviateurs.

***

Voilà ce que je tenais à vous livrer. Avec mon style, librement et en vérité.
Il y aurait tant de choses à dire.
Soyez certains que je suis fier d’être CEMA. Nous avons de belles
armées et notre pays peut compter sur elles.
Je compte sur vous pour nous aider à expliquer notre engagement, qu’il
soit en opérations extérieures ou sur notre territoire national, auprès des
élus, des administrations, des relais d’opinion et de nos concitoyens. C’est
un véritable défi, dans un contexte où la communication sur les actions des
uns et des autres est très concurrentielle.
Je vous invite donc à être des ambassadeurs dans votre environnement
professionnel et personnel, auprès de nos compatriotes, pour leur faire
connaître la nécessité d’une défense, ainsi que la qualité et les attentes de
celles et ceux qui ont choisi de s’y consacrer sous les armes.
La défense est un héritage de la Patrie ; elle s’incarne dans un État, la
République ; elle ne vaut que par la volonté de la Nation, celle du
peuple français qui se reconnaît dans la France, ses institutions, son
histoire.
Je compte donc sur votre soutien, pour le succès des armes de la France !
Je vous remercie.

Source : Page Facebook du CEMAT

 

De bruno

Militaire de 1979 à 2018 où j'ai terminé Major, jeune retraité. Différentes affectations en métropole et en Allemagne , et opérations extérieures dont république Centrafricaine , Tchad , Niger , Afghanistan , Côte d'ivoire ...

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